L'art de rue a t-il des limites ?

L'art de rue a t-il des limites ?

Barbouillée de tagues et graffiti, un monument aux morts en Bulgarie de la Seconde Guerre mondiale nous fait s’interroger sur les limites entre art de rue et profanation des mémoires. Peut-on peindre la tour Eiffel, l’arc de triomphe comme n’importe quel murs de la ville ?

L’art de rue a-t-il une morale ? Les street-artistes doivent-ils mettent des limites quant aux lieux qu’ils choisissent ? La question est légitime : la semaine dernière, les soldats de bronze du monument à l’Armée Soviétique de Sofia (Bulgarie) ont été découvert graphés de la tête aux pieds. Un facétieux – et talentueux –artiste a ainsi profité de la nuit pour les décorer a son gout en Superman, Captain America, et autres personnages connus comme McDonald.

Pour le DailyMail cela s’appelle “Moving with the times”, le terme “krak” signifiant “pied”. Autre détail culturel, le monument est situé à l’entrée d’un grand parc, au cœur du centre-ville de Sofia, juste a coté de l’Université. Et son fronton est le terrain de jeu favori des jeunes skateurs occidentalisés… de quoi limiter la portée post-ironique du graffiti, près de 20 ans après la chute du régime soviétique de Todor Jivkov !

Apres avoir joué le guide touristique, revenons à nos moutons du jour : le street-art doit-il avoir des limites quant aux objets qu’il détourne ? Je m’interroge, au vu des premiers commentaires glanés sur facebook ou dans les médias occidentaux, qui semblent trouver l’oeuvre génialement sympathique. Certes, la création est relativement sympa, reprenant les grandes figures du matraquage marchand américain.

On peut aussi aimer – ou non - la vision de l’artiste, malgré le peu de subtilité dans le choix des personnages. Au choix, l’oeuvre offre deux niveaux de lecture : le premier, un peu bisounours, évoquera simplement la fin de la Guerre Froide et la substitution des références culturelles ; le second, plus cynique, soulignera que la libération par le capitalisme et l’ouverture des marchés provoque aujourd’hui les mêmes effets que la libération par l’Armée Soviétique en 1944 : une forme de pop-colonialisme qui ne dit pas son nom.

Mais toutes ces réflexions n’excusent pas le fond du problème : le graffiti est un manque de respect a un monument rendant hommage aux millions de soldats soviétiques morts, rappelons-le, pour avoir contribué à renverser le régime nazi. Ah, si les russkov n’étaient pas là…

Je ne suis pas un fervent adepte de la sacralisation militaire, et je suis prompt à condamner le bullshit des censeurs qui voudraient que l’art n’approche rien qui puisse gêner Madame Michu, mais quand même. Ce n’est pas tant le graffiti qui me dérange, mais plutôt la manière dont « l’affaire » est relatée en Occident, à l’exception de La Voix de la Russie, qui rappelle au passage que le monument venait d’être nettoyé des nombreux graffitis nazis qui le parsèment régulièrement. Mais ça ne compte pas vraiment comme média occidental…

Si la tombe du Soldat Inconnu, ou pire, si le Mémorial Américain de Colleville-sur-Mer avait été tagué de la sorte, comment auraient réagi les médias occidentaux ? On aurait parlé de salir l’Histoire, d’insulte aux morts tombés pour la France, etc., les grands mots habituels. Pourquoi n’est-ce pas le cas ici ? Pourquoi n’y a-t-il qu’un seul commentateur, sur l’article du DailyMail, pour rappeler que ces soldats sont eux aussi tombés pour la même cause ? Vous allez m’accuser de posture post-soviétique, et je plaiderai coupable, mais cette histoire m’emmerde pas mal et m’amène à m’interroger sur l’éthique du street-art.

Les artistes de rue doivent-ils avoir une éthique qui leur impose des limites comme ne pas toucher les tombes ou les monuments aux morts ? Ou bien doit-on considérer que tout, dans l’espace urbain, mérite d’être détourné pour exprimer leur regard sur la société ? Pourquoi ne pas allé jouer au Loto Foot 7 au lieu de détériorer les monuments ? La question est finalement celle de l’art en général, et on aurait même pu la voir donnée au Bac de philo… À ceci près que l’on parle ici de l’art dans l’espace public, justement, et non pas cantonné à l’espace cloisonné des galeries et musées.

1 Commentaire(s) Poster un commentaire
Youl le 17/05/2016 à 10:57
Depuis combien de temps le grand ethnologue-animiste Jean MALAURIE parle de l'art de rue en Bulgarie? La pensée philosophique, intellectuelle et animiste du grand explorateur aurait été remplacée par les rêveries d'une jeune aventurier qui préfère parler de lui et de son éveil au monde, plutôt que de la défense de la population hyperboréenne menacée de disparition, des soucis du progrès sur les peuples premiers, de la fonte des glaces, du confucianisme, etc.? ... ... ... BOF

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