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 Vidéo conférence organisée le 15 mars 2013 depuis l'Ambassade de Russie, lors du quinzième anniversaire de l'Académie polaire d'Etat de Saint-Pétersbourg.

 Image Exemple

Mes bien chers amis de l'Académie polaire d'État et vous tous, représentants des peuples de la Sibérie, du Grand Nord et de l'Extrême-Orient, je vous salue ; avec des mots de la langue inuit du nord du Groenland que je parle: Haïnang sunaïn!

            Je vous adresse, en tant que Président d'honneur à vie et fondateur, le salut respectueux et admiratif à vous tous réunis pour célébrer le quinzième anniversaire de votre grand établissement d'enseignement supérieur multinational de la sainte Russie.

            Je suis très malheureux, et je dois dire que j'enrage, de ne pas être parmi vous, l'un d'entre vous, à Saint-Pétersbourg, en ce jour historique. D'autant qu'a lieu, dans le même temps, le cinquième Festival des cultures nationales, événement sans pareil pour la jeunesse multi-ethnique de la glorieuse ville de Saint-Pétersbourg dont j'ai l'honneur d'avoir reçu la Médaille d'or lors des manifestations pour son tricentenaire. Je suis hélas retenu par des obligations impératives à Paris. Dans moins de deux mois, je serai auprès de vous, à l'Académie, avec une délégation pour signer un grand accord pour témoigner d'une nouvelle étape de l'amitié indéfectible franco-russe à l'Académie Polaire d'État.

            J'ai créé l'Académie Polaire d'État sous l'impulsion de l'académicien Dimitri Likatchov, conseiller du Président Mikhaïl Gorbatchev, au retour de la première expédition soviéto-française que j'ai eu l'honneur de diriger en août-septembre 1990 en Tchoukotka, face à l'île Diomède, de Providenia jusque Uelen. Nous avons découvert et étudié l'extraordinaire Allée des Baleines lors de cette expédition, après les travaux éminents à son sujet, sur ce site, en 1977, de mon camarade et ami, le professeur Sergueï Aroutiounov, aujourd'hui directeur de l'Institut d'ethnographie de l'Académie des Sciences de Russie. J'ai qualifié ce haut lieu de la Tchoukotka de « Delphes de l'Arctique ».

            Les peuples de l'Arctique, grâce aux travaux des ethnologues de nombreux pays de l'Europe et particulièrement de Russie mais aussi de l'Amérique du Nord, entrent dans l'Histoire  des idées de l'Occident. Enfin! Avec leur patrimoine exceptionnel en art, inspiré par un chamanisme trop longtemps méconnu et défiguré. Un grand poète français, Patrice de La Tour du Pin a déclaré que « les peuples qui n'ont plus de légende sont condamnés à mourir de froid. »

            Les autorités intellectuelles de Leningrad, en 1990-1992, ont été les premières au monde à comprendre que les peuples du Nord sont, non pas des peuples en arrière sur le plan des cultures, mais en réserve, en quelque sorte des précurseurs, et qu'il convenait, à ce titre, de créer une Académie Polaire d'État afin de mieux les préserver en leur ré-enseignant leur patrimoine en perte de sens, mais aussi de les ouvrir, grâce à une éducation accélérée moderne, à une pédagogie spécifique les ouvrant aux travaux scientifiques les plus avancés. Pourquoi ? Parce que nous voulons tenter d'inventer ensemble un espace non sibérien de développement, écologiquement protégé. L'un et l'autre, pas l'un sans l'autre.

            Vous devez être fiers, mes amis du Grand Nord sibérien et de l'Extrême-Orient, d'appartenir à la Fédération de Russie en tant que l'un de ses 26 peuples racines. Lorsque j'étais avec mes camarades en Tchoukotka, et que je parcourais, au petit matin, le littoral de cette mer de Béring, dans l'île de l'Allée des Baleines Yttygran, je me répétais quelques mythes des Inuits Yupiget de l'île voisine Saint-Laurent où j'avais longtemps séjourné à Savoonga. Et le soir, avec mes quinze compagnons russes, nous écoutions devant un grand feu, face à la tente rouge de l'expédition, quelques vers de Pouchkine, ce poète exceptionnel qui inspire Saint-Pétersbourg, cette ville de culture unique au monde.

            La création de l'Académie Polaire d'État est encore aujourd'hui le seul organisme au monde qui donne l'exemple, par l'excellence, du respect et de la considération pour la géo philosophie de ces peuples qui, dans une Histoire héroïque, sont demeurés si longtemps attachés à leur sagesse traditionnelle et à une fidélité à l'ordre de la nature, fidélité qui était pour eux et les visionnaires qui les dirigeaient, une loi indéfectible. Et les chamans exerçaient alors une quasi-dictature, avec de très nombreux et contradictoires tabous. Cette loi, que l'on pourrait appeler une « écologie humaine intelligente », est inspirée par une prescience sauvage ; elle résonne aujourd'hui comme un tocsin pour le monde nouveau qui, en raison de la présence de pétrole, de gaz, de minerai et d'une volonté de progrès mal contrôlée, risque de précipiter la pollution de la Sibérie, de l'Océan glacial et, au-delà, la destruction de la planète.

            L'Académie polaire d'État russe est devenue aujourd'hui le symbole quasiment unique, en raison de sa vitalité institutionnelle avec 1600 élèves et de sa notoriété dans l'Arctique, d'une prise de conscience qui oblige tous les pays responsables du Grand Nord circumpolaire de suivre et méditer votre magnifique exemple. Mais vous devez aller plus loin et c'est pour cela que je suis parmi vous pour vous encourager dans cette perspective moderne avec Mme le Recteur Kermen Maratovna Bassangova.

            J'apporte mes salutations et le respect de Madame le Directeur général de l'UNESCO, Irina Bokova, pour votre œuvre exemplaire, et, en tant qu'Ambassadeur de bonne volonté pour l'Arctique à l'UNESCO, nous ne cesserons de mettre au premier plan de nos réflexions, cette œuvre que votre nouveau recteur, la très respectée Madame K. M. Bassangova poursuit en étroite coopération avec votre Président, l'illustre savant et héros polaire Artur Chilingarov, mon grand ami depuis 35 ans.

            Vous, les jeunes, peuple sibérien, peuple venant de ce que l'on a appelé élégamment en Russie, les « peuples racines », et vous aussi, les millions de Russes qui résidez dans les grands ports du nord de la Sibérie : Norilsk, Tiksi, Providenia, les immenses toundras de la Sibérie et ses grandes villes, je vous apporte mon salut de citoyen du monde. Nous sommes tous confrontés à une civilisation de progrès avec l'énergie nucléaire, la conquête de la lune, l'exploration de Mars et du cosmos, mais aussi de ce qui est sous la glace de la banquise de ce grand Océan polaire dont Artur Chilingarov a exploré le pôle sous-marin dans une capsule à la Jules Verne.

            Vous devez apporter toute votre intelligence et votre vigilance à ce développement nécessaire, mais qui doit être placé sous le signe de la raison et de la sagesse. Vous êtes citoyens d'un nouveau monde écologique, il faut sans cesse inventer. Progrès, oui, mais aussi écologie. L'avenir du monde est entre les mains et les intelligences de tous les peuples circumpolaire, de Sibérie, du nord de la Scandinavie, du Groenland, du Canada septentrional et de l'Alaska.

            L'honneur de l'Académie polaire est d'honorer ces peuples en assurant à tous, les niveaux d'enseignement supérieur jusqu'au Master, et dans certains cas, jusqu'au doctorat ; accélérer le numérique, l'enseignement par l'image, le dialogue et l'Histoire internationale. L'Académie polaire d'Etat est une avant-garde dans l'Arctique ; trop souvent, trop longtemps les jeunesses autochtones circumpolaires, ont été réduites à des enseignements mineurs et à des activités le plus souvent serviles et de deuxième ordre par l'Occident. Trop d'indiens circumpolaires sont au chômage et parfois clochardisés dans les villes du sud.

            N'est-il pas scandaleux qu'au lieu d'être soutenus dans leur difficile adaptation à toutes ces formes industrielles de développement, les jeunes des peuples arctiques du Grand Nord, et d'Alaska soient, au titre du tourisme, encouragés à mimer leur histoire de chasseurs d'ours habitant dans des iglous de neige, pour distraire les touristes du monde entier avec des activités théâtrales dites primitives qu'ils ne pratiquent plus pour eux-mêmes ? Ne voit-on pas aujourd'hui, des petits-fils de mes compagnons, hier grands chasseurs d'ours blancs, désormais guides pour touristes vaniteux et tuant des ours blancs afin de satisfaire leurs clients qui les feront empailler dans le seul but de briller aux yeux de leurs richissimes amis lors de dîners bruyants et indécents au Texas ? Trop de suicides de jeunes Groenlandais et indiens sub-arctiques refusent le monde nouveau : c'est un acte politique.

            Je suis profondément heureux, aujourd'hui, de vous dire combien je suis fier de présider l'Académie polaire et de fonder, à la demande des autorités, un Institut Arctique Jean Malaurie, institut de hautes études boréales à l'intérieur même de l'Académie Polaire d'État, un organisme particulier visant à resserrer l'alliance franco-russe par un musée permanent faisant connaître à Saint-Pétersbourg les expéditions françaises et russes, depuis le bon roi français Henri IV et le tsar Pierre Le Grand, avec une première expédition conduite à Arkhangelsk en 1586 par le marin dieppois Jean Sauvage. Mais aussi des nombreuses opérations pionnières russes conduites depuis quatre siècles dans le Grand Nord. Autre but : créer une bibliothèque polaire franco-russe moderne et des salles d'études pour les chercheurs. L'objet principal de cet institut et par la participation de physiciens de premier plan venant des plus hautes institutions françaises. Se joindront à moi le professeur Marcel Morabito, de l'Institut d'Etudes politiques de Paris, et illustre juriste et les anthropologues Jean-Luc Nahel, coordinateur des universités françaises et Pascal Dibie de l'université Diderot à Paris. Ces personnalités françaises, avec leurs collègues russes auront une force d'entraînement pour former plus vite des savants et intellectuels autochtones

            Il est essentiel, dans cet Institut Arctique Jean Malaurie, intégré à l'organisme russe et sous ses lois nationales, que des recherches de pointe soient, dans une grande fraternité franco-russe, étudiées, et participent à la découverte, et mieux, à la capture d'énergies nouvelles dans la Merzlota et de la glace comprimée dans la banquise. Toutes ces recherches doivent être faites par de grands savants ayant obligation d'avoir avec eux des jeunes étudiants de l'Académie polaire.

            Ainsi, dans cet Institut Arctique Jean Malaurie, sera exaltée une coopération fraternelle dans cette nouvelle économie industrielle, de transports maritimes par la route du nord-est sibérien ; mais il ne faut jamais oublier que ce développement  ne doit être assuré que dans un esprit de préservation de certains espaces traditionnels. Les peuples y seront encouragés à aller plus vite en avant, mais en n'oubliant jamais la sagesse, c'est-à-dire le patrimoine qui doit être ré-enseigné. L'art, les mythes, l'histoire héroïque, l'archéologie, une extraordinaire préhistoire, etc. Ethnologues, archéologues de votre propre histoire, levez-vous chers étudiants, nous vous attendons: vous êtes la nouvelle intelligentsia de la Sibérie du Nord. Oui il est grand temps de vous affirmer par l'étude.

            Cet Institut d'enseignement mixte, doit aider à inspirer l'aménagement d'un espace arctique exemplaire où il fera bon vivre sans crainte des pollutions, des terreurs, qu'une science mal contrôlée peut provoquer chez les hommes. Qui seront les arbitres ? Les anciens élèves de l'Académie polaire devenus des sages de cet espace que nous souhaitons tous écologiquement respectable. Dans une vraie fraternité respectueuse, nous allons inventer ensemble un espace de sagesse, en coopération fraternelles avec les millions de pionniers russes immigrés.

            C'est un grand effort, mes chers amis, qui vous est demandé. C'est une adaptation difficile et souvent douloureuse au monde moderne d'aujourd'hui. Messieurs les professeurs de l'Académie polaire d'État, je vous salue en m'inclinant profondément devant vous, ainsi que devant Madame le Recteur ; votre mission est ambitieuse. Vous allez peu à peu définir une citoyenneté arctique exemplaire qui fera l'admiration de nous, Occidentaux des régions tempérées, de la Chine, du Japon, de l'Inde, de l'Afrique, de l'Europe, des Etats-Unis. Nous rêverons d'un Grand Nord toujours plus puissant mais ayant gardé ses mythes de pureté. Vous allez être les acteurs d'une révolution mentale dans le développement de ce que l'on croyait être des déserts glacés et qui sont appelés dans une à deux générations à être un des pôles de l'activité mondiale. 

            Je ne peux pas terminer ce discours sans vous apporter l'hommage de mes si chers compagnons inuit de Thulé, c'est-à-dire du Nord du Groenland, le peuple hyperboréen, le plus au nord du monde visités selon la légende grecque par Apollon le fils de Zeus. Ils ont été mes maîtres alors que j'avais 26 ans, habillé de peaux de bêtes, mangeant gaiement la chair crue de morse ; j'étais seul dans une expédition conduite parmi eux, qui étaient au nombre de 302. Ils m'ont appris à comprendre que la matière est vivante je suis naturaliste et j'étais alors principalement géologue et géographe physicien. J'ai étudié les écosystèmes des éboulis en relevant la carte de régions inexplorées du nord-ouest du Groenland. Ils m'ont appelé « l'homme qui parle avec les pierres ». Et c'est alors, parce que je suis un homme de raison formé par l'Université de la Sorbonne, et disciple de Descartes, mais aussi guidé par mon imaginaire excité et enrichi par la pensée du philosophe Henri Bergson et de ce grand philosophe de l'histoire des sciences trop mal connu en Russie, Gaston Bachelard, à l'écoute du chamanisme et de la spiritualité de la nature, que j'ai vécu ce que Denis Diderot, l'ami et protégé de Catherine II, a appelé le « rêve de D'Alembert ».

Je vous l'évoque, car ce rêve continue à m'habiter. La matière est-elle inerte ou vivante ? La pierre sent, écoute, parle. L'univers a-t-il une finalité ? Je vous oppose ici ces trois grands penseurs que sont Jean-Jacques Rousseau, pour lequel l'homme du Grand Nord était naturé. Natura naturans. Denis Diderot dans ce que l'on appelle les années Lumières de la fin du XVIIIe siècle à Paris, considérait que la matière est vivante, il avait une pensée de philosophe athée, et Voltaire, qui admirait en Diderot l'homme de l'Encyclopédie combattait Diderot car il considérait que l'Histoire de l'univers n'a pas de sens si l'on ne comprend pas qu'il y a un créateur ; c'est Dieu, avec cette profonde énigme que représente  l'opposition constante entre le Bien et le Mal; la nature si elle est respectée dans sa finalité profonde ; c'est le Bien ; le progrès sans conscience, c'est le Mal du docteur Faust.

            Je vous quitte avec tristesse, mes bien chers amis. Je vous envie d'être dans ces grands bâtiments de l'Académie Polaire d'État. Etudiants russes et russiens de toutes origines n'oubliez jamais que dans une vivante fraternité aujourd'hui dans l'étude, demain dans votre activité de citoyens du Grand Nord, vous êtes appelés à prendre une place prépondérante dans l'avenir et le salut de notre planète.

 

A bientôt chers amis, ayez la paix dans votre cœur.

 

Professeur Jean Malaurie, Ambassadeur de l'Arctique à l'UNESCO et Directeur du Centre d'Études Arctiques, Université de Paris.
 
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Jean Malaurie inaugurera le Festival du Livre et de la Pressse d'écologie qui aura lieu les 13 et 14 octobre à la Bellevilloise  (75020). Il prononcera la conférence inaugurale intitulée "L’ordre caché de la nature : le message animiste du patrimoine Inuit" le samedi 13 à 14h00. Nous vous y attendons nombreux.

Pour plus d'informations sur le Festival

 


 
 

couverture de la réédition de la thèse

 La thèse de doctorat d’Etat de Jean Malaurie, Thèmes de recherche géomorphologique dans le Nord-Ouest du Groenland (CNRS éditions, 1968) ainsi que ses deux cartes, qui par leur précision, font date dans l’histoire de la cartographie arctique viennent d’être rééditées en tirage limité par l’Agence Grand Nord Grand Large. Cette réédition à 50 exemplaires, numérotés et dédicacés, à un prix de 100 euros, est accompagnée d’un album de 80 photographies. Cet album, permet de suivre par l'image, à l'aide d’un commentaire inédit et détaillé de Jean Malaurie, l’itinéraire scientifique, depuis 1948 jusqu’à nos jours, d’un naturaliste rigoureux et inspiré.                                                                  

 Librairie en ligne :

http://www.livres-polaires.com/livres/000828_these_de_doctorat_d_etat_de_jean_maalaurie_reedition_album_photos_2cartes_.php

 

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